Pour découvrir la Californie française quel meilleur moyen que de lire les récits des voyageurs français arrivés avant nous dans ce pays de Cocagne? Que de contempler la très belle iconographie d'artistes français devenus californiens? Ecrits passionnants, illustrations de qualité, c'est tout un passé d'aventures lointaines et romanesques qui renaît pour les explorateurs de la mémoire.

LES VOYAGES D’EXPLORATION
Cette histoire franco-californienne commence à l’époque des premiers grands voyages d’exploration autour du monde, lorsqu’en 1786 le Comte albigeois François Galaup de Lapérouse jette l’ancre dans la baie de Monterey. Sa relation de voyage et son magnifique atlas sont la première reconnaissance qui en fut faite, le Capitaine Cook n'étant pas passé par la Californie.

UN TERRITOIRE ENCORE VIERGE
Au cours de son escale de dix jours à Monterey Lapérouse est avant tout frappé par la fertilité "inexprimable" du lointain territoire espagnol. "Nul pays n’est plus abondant en poisson et en gibier de toute espèce" écrit-il. Et il ajoute: "nos cultivateurs d'Europe ne peuvent avoir aucune idée d'une pareille fertilité." Il mentionne également avec admiration combien la baie de Monterey est "poissonneuse à l’excès", couverte de pélicans, et emplie de baleines: “On ne peut exprimer ni le nombre de baleines dont nous fûmes environnés, ni leur familiarité; elles soufflaient à chaque minute à demi-portée de pistolet de nos frégates, et occasionnaient dans l’air une très grande puanteur.”
A deux lieues de Monterey se trouvait la mission de Carmel fondée en 1770, ainsi qu'un village indien de 50 cabanes qui abritaient 740 Indiens convertis à la foi catholique. Lapérouse qui observe attentivement tous les détails de la vie de cette colonie du bout du monde, critique aussi diplomatiquement que possible la dureté du système franciscain envers les Indiens: "Les punitions corporelles sont infligées aux Indiens des deux sexes qui manquent aux exercices de piété, et plusieurs péchés dont le châtiment n'est réservé en Europe qu'à la justice divine, sont punis ici par les fers ou le bloc."

L’artiste officiel de l’expédition, Gaspard Duché de Vancy, s’attarde quant à lui sur la réception de Lapérouse et de ses officiers à la mission franciscaine de Carmel. Son croquis fait ressortir l’étonnant contraste entre les nobles d’Europe dans leurs habits d’apparat et les humbles missionnaires espagnols entourés de néophytes indiens à moitié nus. Le dessin de Vancy est la toute première vue de la jeune mission de Carmel. C'est aussi le tout premier croquis de Californie jamais éxécuté.

UN PAYS PARTICULIEREMENT ACCUEILLANT
Il se passe 40 années, pleines des grands bouleversements de la Révolution, puis des guerres napoléoniennes, avant que des voiles françaises réapparaissent dans le Pacifique nord. Lorsque les explorations et le commerce français reprennent vie, plusieurs capitaines de la Marine Royale ou de la Marine marchande touchent aux côtes californiennes et en rapportent des descriptions à la fois rares et utiles.
De 1826 à 1828 plusieurs impondérables forcent le capitaine Auguste Bernard Duhaut-Cilly à faire de multiples escales en Californie durant son voyage commercial. Cet ancien corsaire, qui a servi un temps dans la marine de guerre avant de se convertir à la marine marchande, se lie facilement à la fois avec les Padres et les colons espagnols qui l’accueillent chaleureusement. Il décrit les péripéties de ses séjours d'une plume alerte.
En particulier, en avril 1827, bien qu'inquiet de la proximité des ours et des serpents à sonnette, il accompagne ses hôtes dans une partie de chasse miraculeuse qui rappelle l'étonnement de Lapérouse devant l'abondance de la faune du pays: “A peine mettons-nous le pied sur le rivage, que, de tous côtés, à droite, à gauche, partaient des troupes innombrables de godornices … Les lièvres et les lapins se promenaient par bandes sur les gazons fleuris et odoriférants qui tapissent le penchant de la colline. Le secours du chien de chasse devenait inutile au milieu de cette immense population. Un lièvre qui coûte en France au chasseur et à la meute qui le poursuivent plusieurs heures de fatigue et de travail, n’exigeait là que du silence et un peu de précaution. En marchant pas à pas parmi les bruyères et les buissons, on ne parcourait pas quinze toises sans trouver l’occasion de tirer un de ces animaux, et il nous arrivait quelques fois d’en tuer deux du même coup. L’embarras seul de choisir sa victime pouvait être regardé comme une peine.”
Duhaut-Cilly est séduit non seulement par l'abondance de la faune californienne, mais aussi par sa beauté: “…Enfin, parmi les bruyères, une jolie espèce d'oiseau-mouche, peut-être la plus petite qui existe, dont la tête et la gorge sont d'un feu brillant… Quand ce charmant petit animal se perchait, pour de courts instants, sur une branche sèche, on eût dit un sphéroïde de rubis, ou bien, une petite boule de fer rouge lançant des rayons d'étincelles. Si plusieurs se trouvaient réunis sur la même plante, l'Arabe, amateur de merveilles, aurait pu la prendre pour un rameau chargé de pierres précieuses, dont il rêve, en lisant les Mille-et-une Nuits."

LE PRIX DE LA COLONISATION
Dix années plus tard, les capitaines Abel Aubert Dupetit-Thouars et Cyrille Pierre Théodore Laplace découvrent à leur tour ce pays fabuleux, respectivement en 1837 et 1839, à bord des navires la Vénus et l'Artémise. C'est au cours de sa deuxième relâche en Californie, en août 1839, que le capitaine Laplace tente de rendre justice à la baie de San Francisco: “Qu’on se figure un immense lac d’eau salée, séparé de l’océan par de hautes falaises et ne communiquant avec ce dernier qu’à la faveur d’un canal, large à peine de quelques centaines de toises et assez profond pour donner passage aux plus forts bâtiments.” Cette petite Méditerrannée, ainsi qu'il l'appelle, est un bassin “assez vaste, assez profond pour contenir à l’aise toutes les flottes du monde!” L'occupation du territoire, même par une population très faible, a toutefois son prix. Cette baie de San Francisco emplie de milliers de loutres, voit leur quasi-disparition lorsque des Kodiaks de l'Alaska sont embauchés pour en faire la chasse. Leurs escadres de 30 à 50 kayaks exterminent 8.000 loutres entre 1809 et 1810.
Durant son séjour de près d'un mois, le capitaine Dupetit-Thouars quant à lui, admire la richesse et le goût des décorations trouvées dans les églises primitives de Californie, oeuvre des néophytes Indiens. Il admire aussi les vêtements que portent les femmes indiennes du groupe qu'il appelle "indépendants", (ceux qui vivent à l'extérieur des missions), "des espèces de couvertures sans envers, faites en plumes tissues [sic] ensemble, ces couvertures, généralement ornées de plumes de diverses couleurs, disposées pour former des dessins symétriques, ont un aspect qui n'est pas moins curieux que pittoresque. Ce vêtement d'ailleurs, est d'un usage agréable, car il a l'avantage d'être chaud." … Il admire en outre les arcs et les flèches que confectionnent ces Indiens avouant qu'on ne peut "rien voir de plus élégant, de mieux fait et de plus fini".. De même pour leur industrie principale, "des paniers d'un tissu si serré qu'ils tiennent l'eau."

De ses conversations, avec les autorités locales et les Padres espagnols, Dupetit-Thouars retient toutefois le dépeuplement effrayant des missions où le nombre des morts est régulièrement plus fort que celui des naissances. Le croquis de Edmond Pâris, lieutenant de l'expédition de Laplace, souligne ce grand déclin de la population indienne qui a déserté la mission autrefois emplie de néophytes lors du passage de Lapérouse, à présent vide et délabrée. Il en va de même de l'hégémonie de l'Espagne qui perd en 1821 le contrôle de ses colonies californiennes.

Les observations sur une si grande fertilité, alliées au déclin du pouvoir espagnol, ne peuvent qu'attiser la convoitise des puissances européennes pour ce territoire du Pacifique. En 1840, le Capitaine Joseph de Rosamel avise son gouvernement que "deux cents hommes armés pourraient se rendre maîtres du pays".


LES "CALIFORNIOS" FRANCAIS
Tandis que les années 1786-1820 attirent des Français qui viennent en observateurs et publient leurs notes en France, les années 1830-40 voient l'arrivée de vagabonds des mers et des pistes qui s'éprennent de la Californie et qui s'y fixent lorsque l'Espagne perd le contrôle de ses colonies et que les ports de Californie s'ouvrent enfin aux échanges avec le reste du monde.
Les Français qui dépeignent la Californie à cette époque sont à la fois observateurs –artistes ou chroniqueurs— et participants, car ils s'établissent dans le territoire et s'adaptent au style de vie des "Californios" . Leurs descriptions paraissent sous forme de lettres, de rapports consulaires, ou encore d'aquarelles et d'huiles. Elles comptent parmi les très rares témoignages qui permettent de reconstituer le paysage et la société californienne de cette époque.

Les Canadiens de Nouvelle France
Les "voyageurs" Canadiens français et les compagnies de trappeurs brisent très tôt le splendide isolement de la Californie mexicaine. L'intrépide Louis Pichette a le premier franchi le seuil des montagnes de Californie en 1821, précédant de cinq ans le premier explorateur américain. Leurs brigades s'infiltrent à travers tout le territoire, ouvrant à partir de 1841 le chemin de la Californie aux explorateurs et aux trains d'émigrants.
Le plus connu des trappeurs canadiens français de Californie est sans doute Michel Laframboise, le type même de l'intrépide coureur des bois. Baptisé "Capitaine de la piste de Californie", Laframboise quittait chaque automne l'Orégon pour la Californie avec ses hommes, et n'en revenait que des mois plus tard, chargé de fourrures. Le Général Sutter dont Blaise Cendrars a écrit la biographie, se plaint ainsi à Jean-Jacques Vioget (en français) des intrusions du trappeur dans son territoire baptisé Nouvelle Helvétie: "J'ai défendu à Laframboise à pêcher le Castor mais malgré cela il fait tout ce qui lui plait…. Ils font ce qu'il veulent parce qu'ils sont cette fois 60 hommes, et cela est assez pour ruiner le Castor tout à fait; parce qu'ils sont si forts, il font ce qu'ils veulent et ne respectent pas du tout les Ordres du gouvernement et je peux vous assurer que mes Vaches sont en grand Danger car avec ces 60 hommes il y a au moins 40 femmes et une quantité d'enfant et des chiens et tout cela veut manger…"
Avant de retourner dans l'Orégon, les trappeurs vendaient leurs fourrures au cours de l'un des "rendez-vous" qui rassemblaient chaque été des centaines d'Indiens, de trappeurs et de négociants en fourrure ça et là dans l'immense wilderness américaine. Ces rendez-vous qui duraient environ une semaine, leur permettaient d'échanger les précieuses peaux de loutres et de castors contre le ravitaillement, chevaux, armes ou équipement dont ils avaient besoin. Ils s'accompagnaient de grandes festivités auxquelles participaient les femmes et enfants de trappeurs et d'Indiens. La petite ville de French Camp près de Stockton était le site du rendez-vous établi par Laframboise en 1832.
Les Canadiens français, tels "Old Man Raspberry" ainsi que Laframboise fut surnommé par les Anglo-saxons, Louis Robidoux et François Xavier Aubry, firent connaitre la Californie aux futurs pionniers qu'ils encouragèrent à partir vers l'Ouest. Nombreux sont ceux qui finirent leurs jours dans la vallée de la Willamette, dans l'Orégon.

La toute première vue de San Francisco
Tandis que les Canadiens français s'infiltrent par les montagnes, des Français et Francophones échouent un peu par hasard sur les rives du territoire, la plupart par la mer. On trouve parmi eux des déserteurs de navires français ou des négociants aventureux tel Joseph Yves le Limantour, le Breton qui fut pour un temps propriétaire de la plus grande partie de San Francisco, ou encore le capitaine suisse-français Jean-Jacques Vioget qui, en 1837, peint la toute première vue de San Francisco lorsque celle-ci s'appelait encore Yerba Buena.
Outre la Delmira, le navire de Vioget qui arbore facétieusement le pavillon suisse, et quelques sloops et schooners appartenant à des marins comme lui négociants, l'aquarelle représente au premier plan une embarcation où sont empilées des peaux de vache, appelées "billets californiens" (banknotes) car elles étaient utilisées comme monnaie d'échange, ainsi que le rapporta Richard Henry Dana dans son livre "Deux ans sur le Gaillard d'Avant".

Le tableau représente San Francisco vue d'un point d'ancrage proche de l'île de Yerba Buena. Les collines de la bourgade n'arborent guère que deux constructions, les maisons de William A. Richardson, directeur du port, et celle de Jacob Primer Leese. Twin Peaks se profile à l'horizon, sur la gauche se trouve un ravin qui devint plus tard California Street; la rue qui devait un jour devenir Montgomery Street se trouve en bord de rive. Toute une partie de cette baie sera comblée à l'époque de la ruée vers l'or. A sa place s'élève aujourd'hui … le grand quartier des affaires de San Francisco.
Lorsqu'il revient à Yerba Buena deux ans plus tard, Vioget loue l'une des deux maisons représentées dans son aquarelle, celle de Jacob Leese. Il devient l'une des forces du pueblo dont il fit le premier relevé officiel, à dos de cheval, en se servant de son sextant et de son compas de navigateur. On lui doit le tracé des rues situées au coeur de la ville, dans ce qui était le village originel. On lui doit aussi la première taverne du village, quartier général des armateurs, capitaines et subrécargues de passage. Ayant acquis terres et bâtiments, Vioget s'enrichit presque en dépit de lui-même à l’époque de la Ruée.

Les Californios français du sud
Les Francais de cette époque se fondent aisément dans la société californienne. Vioget par exemple, connu sous le nom de "Don Juan Vioget", porta jusqu'à sa mort le vieux costume californien --courte veste bleue et pantalons noirs (sans abandonner son épaisse moustache de soldat napoléonien). Il en est de même pour ceux qui s'implantent dans les régions fertiles du sud, parmi eux des viticulteurs qui lancent l'industrie du vin qui joue aujourd'hui un si grand rôle en Californie.
L'un de ces Californios français, "Don Luis", est en fait un Bordelais au nom prédestiné de Jean-Louis Vignes qui a le mérite d'avoir amélioré très tôt la qualité des vins des missions, notoirement médiocres. Il fonda son vignoble "El Aliso" en 1831. Vingt ans plus tard sa propriété comprenait "deux vergers d'orangers produisant de 5.000 à 6.000 oranges, 400 pêchers, des pommiers, des figuiers, des poiriers et des noyers. Le vignoble comptait 40.000 pieds de vigne, dont 32.000 produisant des raisins et la récolte de vin atteignait 1000 barils par an."
Un artiste français a immortalisé la culture mexico-californienne si facilement adoptée par ces premiers pionniers français. Henri Pénelon (né à Lyon en 1824) dédaigna l'or des Sierras pour s'installer à Los Angeles où il ouvrit le premier studio d'artiste. Il créa une véritable galerie de portraits des représentants des grandes familles californiennes du sud.
Son huile de Don José Andrès Sepulveda, en particulier, immortalise un événement tumultueux de l'histoire du pueblo de Los Angeles: en 1852, quatre ans avant que le tableau ne soit peint, Sepulveda et son cheval australien "Black Swan" (Cygne noir), avaient participé à une course de 25 kilomètres contre Pio Pico et son cheval californien "Sarco". Le montant du pari de Sepulveda et Pico: un incroyable $25,000, 500 chevaux, 500 juments, 500 vaches, 500 veaux et 500 moutons, un ranch qui couvrait des milliers d'hectares, ainsi que les chevaux montés. Les San Diegans parièrent des sommes énormes sur le cheval de Pico, les Angelenos sur celui de Sepulveda qui, à leur grand plaisir, gagna la course et leur offrit un somptueux fandango la nuit-même.

Les premiers moments de la ruée vers l'or.
Lorsque la Californie, jusqu'alors isolée par ses montagnes, côtes et déserts, échappe aux influences espagnole et mexicaine, sa vulnérabilité suscite une ère d'intrigues politiques concernant sa destinée. En dépit des espoirs des résidents français du territoire, il n'est question que de velléites de conquête pour la France --et l'Angleterre-- à cette époque, mais les deux puissances ouvrent pourtant chacune un consulat à Monterey afin de protéger leurs ressortissants et de garder l'oeil sur les agissements des Russes et des Américains. Le premier consul français de Californie, Louis Gasquet, prend son poste à Monterey en mai 1845.
Son successeur, Jacques Antoine Moerenhout, arrive en 1846. Il a relaté ses observations en Californie à la fois sous forme de récits officiels et de gravures. Il fut en particulier témoin des tout premiers moments de la ruée vers l'or qui devait transformer le territoire: "Dans ce district où avec les richesses agricoles toutes les autres richesses paraissent s'être réunies, la découverte nouvelle qui actuellement fait le plus de bruit est celle d'un placer d'or qui se trouve sur le Sacrement près de la Nouvelle-Helvétie. Ce dépot à ce qu'on prétend a plus de vingt lieues de long sur une largeur considérable et est d'une richesse égale à ceux si renommés qui se trouvaient jadis à la Sonora, au Mexique."
Les nouvelles qu'il rapporte dans sa dépêche suivante, le 10 juin 1848, présagent de l'épopée à venir: "… le 20 mai dernier plus des deux tiers des Américains et autres étrangers qui habitent le port de Yerba Buena l'avaient quitté pour se rendre au Sacrement, sur cinquante volontaires de la garnison trente-quatre venaient de déserter avec armes et bagages, tous les bâtiments qui se trouvaient dans le port avaient perdu leurs équipages et il ne restait pas un ouvrier pour faire le moindre travail. Ce mouvement qui commença d'abord à Sonoma et à Yerba Buena situées plus près du Sacrement parait vouloir s'étendre graduellement, comme une contagion sur tout le pays…. Le commerce de ce pays est tout à fait paralysé."

Le témoignage et les échantillons d'or expédiés en France par Moerenhout contribuent à répandre la fièvre de l'or en France. La vie des Californios français profondément attachés à leur pays d'adoption se trouve du jour en jour complètement bouleversée par les événements de 1849.

   
Claudine Chalmers - French Heritage of California - Nevada City - California - USA - Email
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