La Californie suscite le plus d'intérêt en France durant la période 1849-1852, c'est à dire lorsque la Ruée vers l'Or bat son plein. Cet intérêt est marqué par une abondante littérature sous forme de lettres, de journaux de voyage, d'articles de presse, de livres et de rapports consulaires, ainsi que de nombreux sketches, huiles et aquarelles. Ces témoignages rapportent clairement que la Ruée vers l'Or n'est pas une simple course à la fortune mais une véritable épopée durant laquelle des milliers d'hommes de tous les pays du monde s'abattent sur une simple petite bourgade de 850 habitants. La naissance de San Francisco est plus complexe et plus violente qu'on ne le soupçonne parfois.
En France, près des douzaines de compagnies d'immigration s'organisent à l'annonce de la richesse des dépôts d'or californien en 1849, dont celle de la Loterie du Lingot d'or dont Alexandre Dumas fils rédige la brochure publicitaire. On mesure l'intrépidité des chercheurs d'or français au peu de connaissances qu'ils avaient de la Californie avant leur départ de France. La plupart imaginent un climat tropical. Ils remplissent leurs malles de vêtements d'été qu'ils devront jeter à leur arrivée à San Francisco.
Ainsi le caricaturiste parisien CHAM se gausse des incroyables nouvelles de Californie dans un dessin de la rivière Sacramento où il représente un crocodile. C'est là un animal bien connu en Floride, ou dans l'isthme de Panama par où s'acheminaient certains des chercheurs d'or, mais on aurait bien plus de chance de trouver une baleine dans cette grande rivière de la côte nord du Pacifique.

LE LONG VOYAGE PAR LE CAP HORN
Très mal informés, des milliers de Français quittent pourtant leur patrie déchirée par les émeutes de 1848 pour suivre un rêve de fortune. Leur épopée commence à bord d'un cap-hornier, dans l'inconfort physique et moral d'un navire où s'entassent pour six mois des hommes extrêmement différents, et parfois quelques femmes. Cette longue et pénible traversée, souvent comparée à celle de Jason et de ses Argonautes, les force à confronter leurs rêves à la réalité. Et à douter du mirage.
Ils atteignent le terme de leur interminable voyage dans un état de grande agitation; le doute et l'incertitude s'allient à leur joie d'être enfin arrivés: "C'est que nous touchons à l'un des points… les plus mystérieux du globe. Nous sommes à la veille de voir se résoudre pour nous une question qui jette, depuis quinze mois, dans d'étranges perplexités le nouveau aussi bien que l'ancien monde. Il s'agit de savoir si les mines tant vantées de la Californie ne sont qu'une immense duperie, un Yankee puff, pour attirer les colons et les capitaux dans une contrée malsaine et inhospitalière, ou si elles sont quelque chose de tangible et de réel."

Le premier navire d'Argonautes direct de France, la Meuse, atteint San Francisco le 14 septembre 1849. Des douzaines de navires français lui succèdent chaque mois. Pour ces pionniers épuisés par le voyage, la première vision de San Francisco est empreinte d'émotions très fortes. Les deux aspects les plus inoubliables de leur entrée dans le port sont l'incroyable accumulation de navires à l'ancre et celle des baraques et tentes qui constituent la ville:
"Peu à peu, l'horizon s'élargit, à travers la forêt de mâts, nous apercevons une partie de la ville et les camps d'émigrants établis sur les flancs de la montagne qui domine la baie, l'océan, le goulet et la presqu'île où s'élève San Francisco inconnue, déserte, il y a deux ans; aujourd'hui couverte de maisons en planches, en tôle, de toutes formes et de toutes grandeurs, de tentes de toutes couleurs, s'étageant en amphithéâtre, abritant une population d'aventuriers, de vagabonds, de banqueroutiers, de repris de justice, de marchands, de banquiers, de marins déserteurs, de croupiers, de gens sans nom, sans patrie, clairesemée d'honnêtes chercheurs d'or, ouvriers ou spéculateurs venus de toutes les parties du monde. C'est donc en face, et à deux kilomètres de ce grand champ de foire cosmopolite, au milieu de 300 navires, arrivés, arrivants, forcés de stationner pendant de longs mois après le déchargement, faute de frêts et de matelots qu'à 5 heures 1/2, aujourd'hui 14 décembre, la Cérès jette l'ancre."

SURVIVRE A SAN FRANCISCO
La lecture de ces récits de chercheurs d'or français prouve qu'à San Francisco, la réalite dépasse de loin la fiction. Les années 1849 à 1852 représentent une période impossible à quantifier. Rien n'y est stable, rien n'y est permanent, et les pulsions sauvages qui animent les hommes peuvent à tout moment réduire à néant le fruit d'un long labeur. Il n'y a pas de force d'ordre, pas de lois homogènes, les marins désertent, les capitaines perdent leurs navires, ou s'en octroient la cargaison au détriment de leurs armateurs. Des milliers d'hommes déracinés venus de tous les pays du monde bivouaquent côte-à-côte dans la boue, la poussière, au milieu des puces et des rats, sans égouts, sans eau courante, sans les plus simples conforts, en ne rêvant que d'une chose: l'or.
Ville de tentes et de bois sans eaux canalisées, sans citernes, San Francisco est aussi une ville phoenix qui brûlera sept fois entre décembre 1849 et juin 1852. Une aquarelle française anonyme dépeint la rue Montgomery en bord de plage dans la vue de Vioget. Elle est, en 1851, la plus belle rue de San Francisco, où s'ouvrent de nombreuses maisons françaises telles la maison Rothschild et la maison Delessert et Cordier dont on voit les enseignes sur le mur des bâtiments de premier plan. Quelques semaines plus tard, il n'en reste que des vestiges fumants et le quartier français qui la jouxte est lui aussi réduit en cendres.

LA VILLE DES METAMORPHOSES
L'atterrissage à San Francisco est donc très rude pour les chercheurs d'or français. Avant de pouvoir trouver cet or dont ils rêvent, il s'agit de survivre à San Francisco et sur le chemin des mines. Quelle que soit leur éducation, profession ou aptitude, ils en sont réduits à ce qu'ils appellent des "refuges omnibus", la plonge, le décrottage, le jeu. Ernest de Massey devient marchand d'oeufs; Albert Bénard se fait vendeur de cure-dents. Le typographe Etienne Derbec écrit dans une lettre du 1er mars 1850: "Un des côtés les plus pittoresques de San Francisco est le mélange, la confusion extrême de toutes les classes. Ici tous font tout. Il n'y a pas de métier honteux, pas d'industrie avilissante. Tout se calcule au point de vue du bénéfice."
Libérés du joug de l'opinion publique dans une société transitoire et cosmopolite où elle ne peut guère s'exercer, les Français font peau d'âne: "Un marquis de… est commis de son ancien coiffeur, passé banquier" écrit le Comte de Raousset-Boulbon à ses amis de France. "Un ancien banquier ex-millionnaire, sollicite une place de croupier dans la maison de jeu d'un ancien Hercule qui manie aujourd'hui plus d'or qu'il n'a fait jadis de boulets de quarante-huit. Mr. H.., ancien colonel de hussards, lave et repasse des chemises; un ex-lieutenant de vaisseau est porteur d'eau; le vicomte de… est garçon de cabaret et aspire au jour où il passera cabaretier; je ne sais quel duc est décrotteur."
Quelques femmes aussi ont ôsé rêver, s'embarquer pour l'Eldorado, avec ou sans mari, voyage peu fait pour les âmes craintives ou rangées selon A. Hausmann qui remarque durant son séjour: "Si les femmes mariées n'abondent pas à San Francisco, une quantité de beautés peu sévères y arrivent, par contre, journellement". Les Françaises ainsi parties sous le signe de l'aventure font preuve d'un fort esprit d'entreprise dans le pays de l'or. Leur intrépidité se remarque au théâtre, dans les maisons de jeu, ou encore dans des entreprises commerciales tels restaurants ou magasins. Libérées des contraintes sociales, chéries d'autant plus qu'elles sont rares, elles ne passent pas inaperçues à San Francisco. Mme de St Amant, épouse d'un des plus grands joueurs d'échecs d'Europe, remarque dans son journal de voyage: "Il y a ici fort peu de femmes; les femmes honnêtes, en minorité, sont fort respectées, et cela peut paraitre étonnant au milieu d'un ramassis d'individus qui n'ont pas précisément reçu tous l'éducation la plus raffinée."

FRENCHTOWN
Pour mieux survivre, les Français se rassemblent à leur arrivée dans des bivouacs français vite surnommés "French Camps". Ils sont bientôt si nombreux qu'ils finissent par occuper un quartier entier de la ville dont l'Argonaute Alexandre Holinski donne ce tableau: "La rue Kearny coupe la place et s'allonge parallèlement à la rue Montgomery avec laquelle elle rivalise par la quantité des boutiques et l'affluence du monde. Entre ces deux principales voies publiques, se trouve la coquette et joyeuse rue Commerciale [sic], où le voyageur est transporté en pleine France. C'est la promenade de prédilection des représentants de la grande nation, comme on l'appelait jadis, non sans motifs valables. La langue française y retentit du matin au soir. Leurs enseignes sont en français. Voici d'abord Bonhomme, coiffeur français, qui peut rivaliser avec les meilleurs coiffeurs de Paris; puis Madame Payot café et billard français; puis encore d'autres cafés et d'autres billards, également français."
Cette rue Commercial était une rue nouvelle assez étroite, percée en juillet 1850 dans le prolongement de la jetée appellée Long Wharf. Toute une petite France vivante s'y trouvait rassemblée ainsi qu'en témoigne cette rubrique française du journal américain Evening Picayune publié à San Francisco le 31 octobre 1851.

LES FRANCAIS DANS LES MINES: LES KESKYDEEZ
Le même style de vie transitoire règne dans la région des placers. Un pionnier écossais remarque parmi les centaines de chercheurs d'or qui s'acheminent de San Francisco à la région des placers "…des troupes de Français fraîchement arrivés, marchant bravement, en route vers les mines, chancelant sous le poids de leur équipement fait de sacs-à-dos, de pelles, de pics, de batées de fer-blanc, de pistolets, de couteaux, d'épées et de fusils à double-barils --leurs couvertures jetées en bandoulière sur leurs épaules, leurs personnes harnachées de tasses de fer blanc, de poèles à frire, de cafetières, et autres utensils culinaires, et parfois une hâche à main ou une paire de bottes de rechange."
Ces émigrants courbés sous leur fardeau de chercheur d'or, rejoignent un très fort contingent de Français déjà établis dans les mines où jusque vers 1852, l'or se trouve dans les sables des rivières, sous les rochers, dans des trous profonds creusés ça et là, à l'écart même souvent des multiples ruisseaux qui dévalent les contreforts des Sierras. Rares sont les Français qui parlent l'anglais, ou les Américains parlant le français, ce qui cause leur isolement mutuel. Il semble que ce soit à cette époque que les mineurs français s'attirent le sobriquet de "Keskydeez": "Lorsqu'il se trouvait quelqu'un capable de servir d'interprète, le Français, dans son impatience, lui demandait constamment 'Qu'est-ce qu'il dit?' 'Qu'est-ce qu'il dit?' Ceci frappa l'oreille des Américains plus que toute autre chose, et un 'Keskydee' devint le synonyme d'un Parleyvoo'."
Tensions nationales et raciales, violence, lynchages, incendies, accidents, maladies, se retrouvent dans la région de l'or tout comme à San Francisco. Les Français bénéficient de la sympathie américaine fondée sur les guerres d'indépendance des Etats-Unis, mais ils l'aliènent parfois en s'associant aux Mexicains et autres étrangers de races différentes généralement mal considérés des Américains. Leur consul Patrice Dillon, un Irlandais naturalisé Français, se bat quotidiennement et efficacement pour leur assurer le maximum de protection.
Dans cette aquarelle anonyme, le tricolore qui flotte sur la grande tente de ces orpailleurs français est révélateur de l'intense patriotisme des anciens combattants de 48.
Lorsque l'or facilement obtenu dans le cours d'eau à l'aide d'une batée se trouve épuisé, les orpailleurs doivent à présent s'associer dans des travaux plus rudes. Il leur faut détourner une partie de l'eau de la rivière et, à l'aide de plusieurs "berceaux" construits à la file l'un de l'autre, tamiser les graviers où se trouvent encore des pépites.

La vie des mineurs était dure et précaire. Lorsque deux ans plus tard ils se retrouvent aussi pauvres qu'à leur arrivée, ils ne peuvent que s'enthousiasmer pour une nouvelle aventure que leur propose le Comte de Raousset-Boulbon, lui aussi fatigué du labeur des mines: partir pour la Sonore mexicaine chasser les Apaches des mines de l'Arizona. "C'était la fortune de ceux qui en feraient partie. L'argent n'était pas nécessaire, la compagnie équipait les hommes de tout. Que de motifs, le dernier surtout, pour tenter des gens ennuyés de la Californie, rêvant d'une fortune prompte! Sur-le-champ nous décidâmes qu'il fallait partir…. Laissant nos outils, nos tentes, notre batterie de cuisine, toutes nos richesses, en un mot à la grâce de Dieu, munis seulement de nos armes, de quelques vêtements et de nos couvertures, nous nous mîmes en route pour Sacramento."
Les trois grandes expéditions françaises vers la Sonore se soldent chacune par un échec. Tragiquement, Raousset-Boulbon est fusillé par les Mexicains le 12 août 1854. Il est toutefois très vraissemblable que ces tentatives d'implantation française en Sonore ont inspiré les intrigues mexicaines de Napoléon III et le règne de Maximilien au Mexique de 1864 à 1867.
La grande épopée de l'or prend fin entre 1852 et 1854 lorsque l'or de rivière relativement facile à trouver est épuisé. L'exploitation des filons d'or contenus dans le quartz devient une industrie qui exige de gros capitaux et d'énormes machines capables de broyer le quartz. Les mineurs ne sont plus que des salariés, les maisons de jeu ferment une à une, en relation directe avec les arrivées féminines, comme s'en plaignent les irréductibles de l'aventure. Les épouses peuvent désormais rejoindre leurs maris sans trop de crainte et jeter avec eux les bases d'une société plus permanente.
Il est clair à la lecture des journaux de voyage des chercheurs d'or français que la Ruée vers l'or de Californie fut une rude épreuve pour les hommes et femmes qui y ont participé, une remise en question de leur société, de leurs croyances et de leur propre force intérieure.

   
Claudine Chalmers - French Heritage of California - Nevada City - California - USA - Email
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