La fin du XIXe siècle consacre la mode des récits de voyage. Plusieurs de ces Français qui courent le monde font escale en Californie et rédigent de solides descriptions de l'évolution de la côte Ouest ainsi que des colonies françaises qui fleurissent dans ses grandes villes. Les journaux et almanachs français publiés sur place en Californie complètent ces descriptions en offrant une vision plus intime des résidents franco-californiens et de leurs activités.

L'évolution des villes
François de Tessan en particulier observe en 1912 les changements suvenus dans cette Californie devenue soudainement riche et cosmopolite à la suite de la ruée vers l'or, de la ruée vers l'argent du Nevada, et de la jonction du chemin de fer transcontinental qui unit à présent les deux côtes du grand continent. Il remarque qu'à San Francisco, "Naguère, nos compatriotes étaient réunis dans un quartier d'un caractère nettement particulariste. De même, il y avait la colonie espagnole, où se rencontraient Mexicains, Chiliens, Péruviens hispano-américains et de véritables Catalans ou Andalous… et les Italiens aussi avaient conquis tout un district. La ville nouvelle a disséminé ces colonies ou les a obligées à fusionner plus ou moins avec les Américains. Seule la Chinatown a gardé intégrale son originalité asiatique."
Tessan admire avec le même enthousiasme la grande baie de San Francisco qu'il décrit en utilisant la même expression que le capitaine Laplace soixante-quinze ans plus tôt: "Le charme de San Francisco réside dans cette étrange mêlée des races --mêlée audacieuse qui se poursuit dans l'admirable décor dont la baie est l'ornement le plus grandiose. Sans peine on pourrait abriter là toutes les flottes du monde. S'étendant sur 677 kilomètres carrés, elle offre dans l'échancrure même, au bord de laquelle se dresse la reine du Pacifique, un champ de 22 kilomètres carrés dont la profondeur va de 8 à 90 mètres. Les rivières de Sacramento et de San Joachim, navigables pour les bateaux d'assez fort tonnage, complètent harmonieusement le système des communications par eau."
Dans la grande ville à présent baptisée "Paris of the Pacific", il note aussi bien l'importance et l'ancienneté de sa colonie française, que ses nouveaux arrivants: "Nos compatriotes ne se distinguent pas que par leurs oeuvres gastronomiques. La colonie française de San Francisco est une de celles dont nous avons le droit de nous enorgueillir. Depuis l'arrivée du premier groupe d'émigrants à bord du voilier la Meuse, qui avait quitté le Hâvre en 1849, jusqu'au temps présent, une série d'établissements prospères ont été fondés qui maintiennent dignement notre renom industriel et commercial.

Deux banques, de grands magasins de nouveautés, tels que la City of Paris et la White House, des compagnies de viticulture, des maisons de vins, des entreprises agricoles, d'importantes blanchisseries occupent plus de vingt mille Français. Basques, Béarnais, Aveyronnais, sont arrivés en grand nombre durant ces dernières années. Les premiers sont particulièrement prises des agriculteurs californiens, comme bergers. Le Midi a bougé jusque dans le Far-West. Dans ces parages où retentit l'accent à l'ail, les journaux français les plus lus ne sont pas nos grands organes parisiens, mais la Dépèche de Toulouse, la Petite Gironde et le Petit Méridional."

A Los Angeles Tessan est frappé par la disparition progressive des grandes familles de Californios immortalisées par Henri Pénelon. "Il y a seulement trente ans Los Angeles conservait encore un caractère espagnol très accusé. Aux côtés des descendants directs des conquistadors vivaient des Mexicains, des Indiens et fort peu d'Américains. Dans les rues on rencontrait les vigoureux "vaqueros" qui aimaient faire un tour à la ville pour se reposer de leurs excursions par les montagnes…. Bien qu'ils se soient mêlés aux Américains, [ces premiers colons] ont continué à former une aristocratie assez exclusive qui rappelle avec fierté les origines de Los Angeles. Rien ne subsiste cependant de l'ancienne cité à part l'église, la plazza et ces familles initiales. La ville latine de quelques milliers d'âmes a cédé la place à une ville entièrement américaine, qui compte plus de 350 000 habitants; c'est la population de Bordeaux."
Un grand boom immobilier transforme le petit pueblo mexico-californien en une immense métropole qui peu à peu engloutit l'immense plaine de Los Angeles où l'on ne voyait guère autrefois que la fumée des feux de campements indiens: "Dans le cadre neuf, la population s'est transformée avec une rapidité inouïe gagnant cinquante et soixante mille individus par an. Un afflux de Yankees et de colons de toutes les autres parties de l'univers --où dominent les Irlandais, les Allemands, les Juifs-- a aussi modifié considérablement l'esprit public. Les purs Indiens ne forment plus qu'un insignifiant village près de la ville. En revanche, les Mexicains --métis d'Espagnols et de tribus Indiennes-- arrivent en masse dans ce pays où la main-d'oeuvre manque encore beaucoup."
Un Français en particulier se trouve au centre de ce prodigieux essor de la ville: Paul de Longpré, un dessinandier lyonnais au talent tout français, à l'aptitude commerciale très yankee, construit l'une des premières grandes maisons --et devient la première star-- du nouveau quartier appelé Hollywood. Celui que la Presse surnomme le "Roi des Fleurs", crée un magnifique jardin dont il peint inlassablement les fleurs. Sa renommée est telle qu'une ligne d'autocars amène les touristes à sa porte.
Tandis que la guerre franco-prussienne galvanise le patriotisme des Français de Californie, le changement de régime en France a créé parmi eux de nombreux tiraillements qui se perçoivent dans le choix d'une fête nationale. Le Guide des Français de Californie de 1817-18 relate dans son historique de la colonie française que "La chute du Second Empire et la longue lutte qu'eurent à soutenir en France les vrais Républicains, furent appréciées de différentes manières dans notre Colonie. Beaucoup de nos compatriotes restaient encore attachés à la forme de gouvernement qui avait été si longtemps celle de la France, et, lorsqu'en 1880, M. Raphael Weill fonda un comité pour célébrer le 14 juillet, certains de nos compatriotes, y compris le consul de France, refusèrent d'en faire partie. Mais l'impulsion était donnée. Les plus réfractaires se laissèrent gagner les uns après les autres, et, en quelques années, tous, sans exception, choisirent la date du 14 juillet pour communier fraternellement sur l'autel de la patrie absente."
Les nombreuses associations françaises de Californie contribuent à atténuer les dissensions. Tessan note: "C'est par l'importance, le nombre et le rôle prépondérant que jouent les Sociétés d'une Colonie établie à l'Etranger, qu'on peut juger la force et la vitalité de cette dernière. La Colonie Française marque sur ce point-là une supériorité incontestable sur toutes les autres Colonies étrangères."

Art et artistes français de Californie
Paul de Longpré n'est pas le seul artiste à se tailler une belle place en Californie en cette fin de siècle. C'est en effet l'époque où les Arts parisiens supplantent ceux de Londres et Munich. Les peintres français sont à la mode. Les jeunes artistes américains se bousculent pour s'inscrire dans les ateliers des maîtres parisiens
A San Francisco, les riches banquiers et commerçants français, François Alfred Pioche, Raphael Weill et Emile Verdier, les éditeurs et lithographes francophones tels Edward Bosqui, Henri Payot et Jean-Jacques Rey, encouragent les artistes français venus de France pour peindre la Californie.
A l'époque dite "Bohémienne" de San Francisco, dans les années 1870 et 1880, Henri Roullier, Jules Tavernier, Paul Frenzeny, Ernest Narjot et Léon Trousset s'illustrent brillamment dans le monde naissant de l'art californien. Souvent injustement méconnus en dépit de leur talent, simplement parce qu'ils ne sont ni Français, ni Américains, ils ont pourtant fortement contribué à la création des deux grandes associations d'art de San Francisco: la San Francisco Art Association et le Bohemian Club dont la "saveur" frappe Tessan durant son séjour: "S'il y a une institution qui traduise bien l'idéalisme, l'humour, la désinvolte imagination des gens du Far-West, c'est à coup sûr le Bohemian Club. Là s'assemblent les peintres, les acteurs, les hommes de lettres, les avocats, les journalistes, les professeurs, en un mot tous ceux qui appartiennent à l'élite intellectuelle de la Californie. Cette maison fut fondée en 1872 'pour réunir' disent les statuts, 'tous les gentlemen dont la profession touche à la littérature, à l'art, à la musique, au théâtre et aussi ceux qui en raison de leur goût ou de leur inclination pour ces occupations peuvent paraitres éligibles.' A l'heure actuelle leur société comprend 800 membres."
Un regain d'intérêt actuel pour cette période a grandement remis à la mode les oeuvres de ces artistes, en particulier celles du talentueux Jules Tavernier, connu de son temps à San Francisco comme "le plus bohème des Bohémiens".

Un peu plus tard, dans les années 1880 et 1890, les fils de pionniers franco-californiens renouent avec leurs racines françaises quand ils se rendent, comme leurs confrères américains, dans les grands ateliers parisiens pour y étudier l'art. Tel est le cheminement de Jules François Pagès, Amédée Joullin, Ernest de Saisset et Eugène Tanière. Ce double itinéraire culturel est particulièrement intéressant. En dépit de son succès en France, où il réside pendant une grande partie de sa vie, Pagès reste californien de coeur. Il mentionne au cours d'une interview: "A chaque fois que je reviens à San Francisco, que je prends passage sur le ferry qui traverse la baie de San Francisco, je suis envahi par l'émotion du retour, une émotion que je ne ressens qu'ici. Les mouettes, l'eau, le ciel, les collines, mes amis, associations, souvenirs, c'est ici qu'ils se trouvent."
Ernest de Saisset, fils du consul français de San Jose, homme d'affaire établi très tôt en Californie, évoque quant à lui son mal du pays dans une lettre à son père écrite à Paris le 28 juin 1887 alors qu'il étudie à l'atelier Julian: "Paris est un peu désert en ce moment, tout le monte est parti à la campagne ou en bord de mer. Je suppose que vous passez votre temps au ranch. Je n'ai pas vu une seule ferme, pas même une seule vache, depuis que j'ai quitté mon pays. Rien que des statues, des tableaux, de grands bâtiments et des rues pavées, quel contraste avec ma vie d'avant."

Ces artistes franco-californiens tiraillés entre leurs deux cultures sont les justes représentants d'une Californie qui se trouve française de l'intérieur, de par ses colonies françaises implantées si tôt et si fort dans son tissu social.
Tessan reconnait cette vigueur: "Trop souvent méconnue, même de nos amis Américains, qui pourtant, journellement nous coudoient, la Colonie française est, sans conteste, la plus laborieuse, la plus vivante et la plus idéaliste de toutes les colonies étrangères établies sur la Côte du Pacifique. Dans toutes les branches de l'activité humaine, dont le champ est si vaste dans cette Amérique si prodigieusement commerçante et industrielle, nos compatriotes tiennent une place de premier plan. Aussi bien du côté commercial et industriel, que du côté artistique et littéraire, notre colonie compte dans son sein une phalange de Français d'élite, dont elle peut à juste titre s'enorgueillir."

Sur les traces de la Californie française
Outre les relations et tableaux des voyageurs venus jeter sur le Golden State un regard tout français, on retrouve un peu partout en Californie la trace de nos nombreux compatriotes qui en ont fait leur résidence.
On doit aux Canadiens français les noms de certaines rivières et montagnes comme la Cache River, ou les Butte Mountains, le nom de certains comtés tel Siskiyou, ou encore celui de deux petites villes, Lebec près de Los Angeles, et French Camp, le rendez-vous de Laframboise.
Les "Californios" français ont aussi donné leurs noms à maints lieux géographiques, dont l'origine est parfois impossible à deviner --par exemple San Pedro's Bar pour Pierre Sainsevain… et à des noms de rues de Los Angeles, Sacramento, Monterey, Santa Barbara, San Jose, et de pratiquement toutes les villes de Californie.
Les milliers de chercheurs d'or de France ont bien sûr laissé d'amples traces de leur présence dans la région de l'or, où "French" est le nom de nationalité le plus répandu dans la toponymie de la Mother Lode. Il n'est que de consulter une carte: on y trouve côte-à-côte French Corral, French Lake, Frenchtown Road, French Bar, etc., sans compter des noms de mineurs et résidents comme Le Duc et Fricot, ou de viticulteurs et agriculteurs tels Chana et Pelletier. La petite ville de Marysville, nommée par Charles Covillaud en l'honneur de sa femme, a conservé son dessin de rues français.
San Francisco, maintes fois appelée "Paris of the Pacific", est bien sûr la grande héritière de la forte émigration française de la Ruée vers l'Or. On retrouve dans chacun de ses quartiers des traces des pionniers français qui ont participé à sa naissance et à sa croissance, des noms qui évoquent la bouillonnante petite France de la Ruée vers l'Or, ou encore de grands bâtiments qui rappellent la dynamique colonie française des années 1880-1960.
Quand on arpente le quartier où se trouve aujourd'hui le Consulat de France, on peut imaginer l'ancien French Camp de 1849, aujourd'hui un vivant petit coin de rues marqué --plus de 150 plus tard-- par la présence de Notre Dame des Victoires, du Café de la Presse, et de nombreux autres restaurants français. Sur les hauteurs de Chinatown où se rassemblaient autrefois les orpailleurs français, les panneaux de rues rappellent en langue chinoise sous le nom "Grant" l'ancien nom Dupont (Tu-Pan).
On peut se promener dans la rue Commercial en imaginant cafés, restaurants et "enfers"
français, ainsi que s'appelaient les maisons de jeu où l'or suscitait tous les péchés. Cette rue autrefois percée dans le prolongement de la jetée appellée Long Wharf révèle encore dans le changement de sa pente où s'arrêtait la rue et où commençait la jetée. Une boulangerie Boudin a choisi de s'y installer, héritière du boulanger arrivé de France en 1854. La Côte de Barbarie, l'un des rares quartiers qui n'aient pas brûlé durant le tremblement de terre de 1906, recèle aussi des secrets: les marques de l'ancienne anse de Yerba Buena et de ses navires fantômes ensevelis sous les rues et maisons, dont sans doute des navires français; l'ancien bâtiment du consulat français non loin de l'immeuble Pioche & Bayerque qui est quant à lui proche du studio du peintre parisien Jules Tavernier, l'enfant terrible de l'époque Bohémienne de la ville.
On trouve à North Beach, l'ex "Quartier Latin", la plus ancienne église catholique de la ville, San Francis of Assissi fondée en 1849 par deux prêtres canadiens français, tandis que la "Sentinelle", ancien fief du franco-californien Abel Ruef est passée aux mains de Francis Ford Coppola. De nombreuses autres bâtisses sont encore propriétés françaises tandis que dans le quartier des affaires, les bâtiments conçus par des architectes franco-californiens sont parfois transformés mais toujours visibles.
De l'Embarcadero à la Mission Dolores, des bords de la baie aux bords de l'océan, San Francisco est pleine de visions françaises, que ce soit un grand voilier bordelais, le restaurant Boulevard dans l'édifice mansardé d'Audiffred ou les tramways de la rue Market. On peut passer un moment nostalgique auprès des tombes françaises de la Mission Dolores, ou faire halte, se restaurer en bord de mer, et contempler les fresques d'un artiste franco-californien du début du XIXe siècle.

Auguste Lacoste, un matelot venu très tôt en Californie, résume dans le prologue de son petit guide californien rédigé à l'attention des orpailleurs parisiens de 1849, l'attachement qu'ont ressenti plusieurs générations de Français pour ce pays encore et toujours mystérieux: "Cette Californie, que les vaisseaux européens ont rasée tant de fois, insoucieux et rapides, ne lui demandant, à de longs intervalles, que des vivres ou de l'eau…; cet Eldorado rajeuni, je l'ai patiemment, laborieusement étudié; j'ai visité ses ports, ses villes, ses Missions…; j'ai observé ses moeurs, ses coutumes, constaté l'état de son industrie, de son commerce, analysé ses richesses. Cette Californie, j'ai tour à tour essayé de la peindre, de la copier, de l'écrire; … j'en ai peuplé mes souvenirs… Je l'ai tant aimée! Je sens, à l'émotion que son nom seul éveille encore en moi, combien furent profondes les impressions que me laissa ce pays enchanté."

Ce petit historique est dédié à Ernest Peninou, l'un de ces Franco-Californiens qui ont "tant aimé" à la fois leur pays d'origine et la culture de leurs ancêtres! Claudine Chalmers

 

 

   
Claudine Chalmers - French Heritage of California - Nevada City - California - USA - Email
View Cart